GRAND DOSSIER: FESCI – « jeunes patriotes » - milices…: Ces monstres créés par le FPI

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Dès qu'il est sorti de la clandestinité en 1990, le premier réflexe de Laurent Gbagbo, alors secrétaire général du Front populaire ivoirien (FPI), a été de créer, sinon de donner sa caution à la création de la FESCI. Quelques années plus tard, naîtra le Synares, une autre trouvaille de l'opposant historique. Ces deux syndicats d'étudiants et d'enseignants, surtout la FESCI, ne finiront jamais de faire parler d'eux. Devenu Président de la République 10 ans après la création de la FESCI, Laurent Gbagbo récidive avec deux autres monstres : le mouvement des « jeunes patriotes » et les milices. Ces mouvements d'hier et d'aujourd'hui ont en commun, le mobile de leur création et leur méthode de lutte. « Il n'y a rien de nouveau sur la terre,tout n'est que pur recommencement », avertit l'ecclésiaste.

  Cette vérité du sage biblique semble s'accommoder du parcours politique du Président de la République actuel, Laurent Gbagbo. En effet, de ses débuts en politique en 1990 à aujourd'hui, l'homme a fait sienne, la création de mouvements qui l'ont soutenu, sinon tenu à bout de bras à travers une lutte et des méthodes peu catholiques. 1990 et la FESCI Révélés officiellement au grand jour en 1990, Laurent Gbagbo et le FPI avaient un seul souci : mener de front, le combat pour leur accession au pouvoir d'Etat. L'exercice, comme il fallait s'y attendre, n'était pas de la simple sinécure, surtout que frêle et naïf politicien, le champion de Mama se trouvait face au Bélier de Yamoussoukro, Félix Houphouët-Boigny. Et puisque la fin commande les moyens, le leader charismatique du Front populaire ivoirien ne s'est pas embarrassé de fioritures pour rechercher les moyens mêmes les plus inimaginables, les plus scélérats. C'est ainsi que la FESCI, dont il reconnaîtra plus tard avoir créé « pour emmerder Houphouët », a vu le jour le 21 avril 1990. Présentée comme un cadre de revendication purement académique, en ce qu'elle devrait permettre aux élèves et étudiants de poser leurs problèmes socio-éducatifs à l'Etat, la FESCI va drainer presque toute la masse d'apprenants du secondaire et du supérieur. C'est ainsi que spontanément, chacun s'est senti lié à ce syndicat par devoir naturel, de sorte qu'il s'est avéré nécessaire de répondre à chacun de ses appels, et de contribuer de manière active, à son implantation sur tout le territoire national. Or donc, la FESCI avait d'autres motivations, les vraies, celles-ci. Joseph Martial Ahipaud, premier secrétaire général du Mouvement de 1990 à 1994, n'a pas porté de cagoule pour se hisser à l'avant-garde du combat politique de Laurent Gbagbo. Sur le campus et même en ville tous ceux qui ne pensaient pas et ou n'agissaient pas pour le patron du FPI, étaient systématiquement pris à parti, pourchassés et trucidés.

 . L'assassinat de l'étudiant Thierry Zébié, le 13 juin 1991, ouvrait le bal du vandalisme, des casses, de la chasse à l'homme et des meurtres de la FESCI. Le crime de Thierry, c'est de penser à contre courant du FPI, représenté sur les campus par la FESCI. Coup sur coup, Eugène Djué (94-95), Blé Guirao (95-96), Guillaume Soro (96-98), Charles Blé Goudé (98-2000), Jean Yves Dibopieu (2000-2002) et Serges Kuyo depuis 2002, n'ont pas varié leur combat ni de méthodes. Ils ont tout le moins, fait passé la FESCI de son statut de syndicat scolaire et universitaire, à celui de véritable mafia oeuvrant pour le FPI et Laurent Gbagbo. D'ailleurs, dans une interview qu'il a accordée au défunt quotidien « L'Aurore » dans sa parution N°040 du mercredi 26 avril 2000, Blé Goudé affirmait : « La FESCI, sous mon mandat, devient politique…», avant d'ajouter : « Quand j'ai fais ma campagne électorale, tous ceux qui m'ont élu savaient que c'était pour balayer le pouvoir…Et puis, j'ai réussi à chasser Bédié, non ? Ça aussi, ça compte, et c'est la plus grande satisfaction des Fescistes…». Evidemment, la FESCI sous Blé Goudé a connu une autre courbe triste de son histoire. Des termes révélateurs comme « machettage », « braisage » et bien d'autres, vont meubler le quotidien des étudiants. Les Fescistes eux-mêmes, vêtus et coiffés comme des hooligans avec des noms tout aussi guerriers comme « le tchè » « faya » se présentaient comme de véritables chefs de guerre au service de la FESCI, l'armée officieuse du FPI ! Une armée qui n'hésite pas à affronter des forces de l'ordre ou à bastonner les professeurs en plein cours. Le principe est tout simple, contraindre les non-frontistes au silence, et au besoin, éliminer ceux qui font des difficultés à adhérer à la cause dictatoriale. 10 ans après sa création, la FESCI a certainement réussi à pousser le vieux Houphouët dans son dernier retranchement, avant d'avoir raison de lui, sous la poussée de la rue et des actes insoutenables eu égard à l'âge qu'avait le premier président de la Côte d'Ivoire moderne. La FESCI a réussi à aider le départ de Bédié du pouvoir en 1999. Aujourd'hui que le géniteur est parvenu au pouvoir, elle semble s'assagir parce que n'ayant pratiquement plus d'adversaire politique à combattre. Si ! elle a désormais en face d'elle, ceux des Ivoiriens épris de paix et d'unité qui souhaitent l'application des accords de sortie de crise de Linas Marcoussis et Accra II. Mais cette fois, la FESCI aura à composer avec deux autres monstres : les jeunes patriotes et les milices. Milices et « jeunes patriotes » en renfort Avec l'arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbo en octobre 2000, la configuration politique ivoirienne n'offrait pratiquement plus de marge d'action à la FESCI dirigée par Jean-Yves Dibopieu d'abord, et Serges Kuyo, ensuite. Quand naît la crise en septembre 2001, la FESCI tente, par Jean Yves Dibopieu, de (re) bander son arc, mais ne peut grande chose dans une cité presque vide de ses étudiants. Surviennent alors les « jeunes patriotes », puis les milices, pour pallier les lacunes de la Fédération estudiantine et scolaire. Même scénario même combat, ces « jeunes patriotes » ont exhibé au départ, l'idée de défense de la Côte d'Ivoire attaquée. Pour celui qui aime son pays, l'appel des « patriotes » valait son pesant d'or. On comprend alors aisément, la mobilisation extraordinaire des ivoiriens le 2 octobre 2002 à la place de la République, au Plateau. Mais au fur et à mesure que le temps avance, les jeunes patriotes, aidés par les milices créées dans leur rang, ont affiché leur vrai visage. Celui de défendre le fauteuil de Laurent Gbagbo, leur « repère », selon Charles Blé Goudé. A l'instar de la FESCI, « patriotes » et « milices » ont embouché la trompette du bâillonnement de tous ceux qui n'adhèrent pas à la ligne du pouvoir. « Nous, on peut marcher et dire tout ce qu'on veut, mais pas vous ! ». C'est en filigrane, le message de ces associations, autres monstres qui viennent de naître, et qui feront plus de mal que la FESCI. Wait and see !

Frank Konaté 

Fesci, financements, méthodes, arsenal...: Des révélations explosives

Créée en 1990 avec pour mission officielle de défendre les intérêts scolaires des élèves et étudiants, la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci) a, au fil des années, montrée sa vraie face de bras séculier d’hommes politiques. Battant leurs enseignants, tailladant et tuant ceux des étudiants qui refusent d’arborer la même veste politique qu’elle,  les éléments de la Fesci ont réussi à caporaliser l’école en allant, jusqu’à prendre position dans les débats politiques, hors des amphithéâtres. Comment vit ce mouvement politico-scolaire ? Quelles sont ses méthodes…? Grosse lucarne.

C’est sous l’impulsion du secrétaire général du Front populaire ivoirien d’alors, Laurent Gbagbo, que la Fesci a vu le jour le 21 avril 1990 à la Riviera « pour emmerder Houphouët », ainsi que l’a avoué plus tard, Laurent Gbagbo devenu président de la République.
On se souvient encore du soulèvement populaire orchestré par ce mouvement dont la marionnette principale était Martial Ahipeau.
Les injures et autres grossièretés proférées contre le « Vieux » n’ont pas manqué. Les Ivoiriens se souviennent de la soldatesque Fesci jetée dans les rues et qui scandait, à tue-tête : « Houphouët voleur, Houphouët voleur… ».
Nombreuses sont les personnes qui détiennent aujourd’hui encore les tracts de la Fesci qui attribuaient au Bélier de Yamoussoukro, la faramineuse somme de 8000 milliards volés à la Côte d’Ivoire et déposés au frais dans de prétendues banques européennes. La Fesci et ses commanditaires ont-il eu raison du président Houphouët ? Une chose est sûre, c’est qu’après Houphouët, la Fesci n’a pas changé.
Bien au contraire, elle a fortifié et durci son combat contre les adversaires politiques du FPI, son géniteur. Charles Blé Goudé, alors secrétaire général de cette structure, s’enorgueillait dans une interview accordée à un quotidien national en 2000, d’avoir précipité la chute du président Bédié. Pour réussir de telles performances et asseoir sa main mise sur l’école ivoirienne en général, et sur les campus universitaires en particulier, la Fesci n’est pas allée de main morte.
Une organisation à la hauteur de sa mission Aujourd’hui, la Fesci est dirigée par un bureau national de 18 membres présidé par Jean-Serges Kuyo, secrétaire général national.
Elle dispose de 12 sections en résidence universitaire et sept sections dans les différentes facultés. Ces sections, notamment celles des cités universitaires, se sont substituées de gré ou de force, à l’administration régulière, chargée de gérer le quotidien des étudiants. Chaque année, les membres de la Fesci s’accaparent un certain nombre de chambres dans les différentes cités pour leurs propres comptes, mais aussi loger des loubards et autres civils agissant pour le compte de cette structure estudiantine.
Au départ, selon certains responsables de la Fesci, la structure avait droit à 18 chambres dans chaque cité, afin d’y loger les 18 membres de la section. Mais, la Fesci est arrivée à revendiquer beaucoup plus de chambres pour se faire de l’argent et pour satisfaire ses instincts grégaires.
Ainsi, selon nos investigations, le nombre de chambres occupées gracieusement par les membres de la Fesci se réparti comme suit : 76 chambres à la Cité Rouge, 32 à la Cité de Port-Bouët II, 75 chambres à Mermoz, 53 à la Cité d’Abobo II, 45 à la Cité de Williamsville… Miliciens et « jeunes patriotes » à la rescousse Pour mener à bien ses actions guerrières, la Fesci a toujours eu recours à des personnes extérieures. En son temps, on parlait de loubards, et chaque faction politique agissant sur le Campus avait ses gros bras.
Il y a eu aussi le temps où la Fesci bénéficiait du concours des forces de l’ordre acquises à la cause du parti au pouvoir. Ainsi, Jean-Yves Dibopieu et les siens, en 2001, aidés de certains agents des forces de l’ordre, ont réussi à étouffer la dissidence qui avait pris forme au sein du syndicat politique des étudiants.
Doumbia Major, Drigoné Bi Faya et autres, leaders de l’aile dissidente, ont été obligés de s’exiler avant de refaire surface au sein de la rébellion armée qui s’est formée le 19 septembre 2002. Mais aujourd’hui, la tendance est plutôt pour le recrutement des miliciens qui foisonnent dans le pays. Ainsi, nos investigations nous ont permis de découvrir que chaque cité universitaire dispose de ses miliciens.
La Cité d’Abobo I dirigée par « Guy Côte d’Ivoire » regorge de 25 miliciens du GPP.
A Abobo II, les miliciens s’évaluent à 45.
La Cité de Williamsville est l’affaire de 27 miliciens, quant à la Cité de la Riviera 2, il y a plus de miliciens que d’étudiants logés.
Le chef de guerre et ses lieutenants Pour beaucoup plus d’efficacité dans ses actions, l’organisation s’est dotée d’une structure d’action et de coordination de ses activités.
Ainsi, après le secrétaire général, Serges Kuyo, l’autre homme fort de la structure s’avère être Kouakou Brou connu sous le pseudonyme de « Maréchal KB ». Membre de l’ex-garde rapprochée de Charles Blé Goudé, « KB » est le maître des opérations de terrain. C’est à lui qu’il revient de coordonner toutes les actions de la Fesci sur le terrain, ainsi que celles de l’Alliance des « jeunes patriotes » sur les Campus et résidences universitaires. Il est aussi chargé d’étouffer tout autre mouvement syndical en milieu scolaire et estudiantin. A cette fin, il n’hésite pas à recourir à l’agression, voire au meurtre.
Quant à « Escobar », il est chargé de veiller à la sécurité des sections Fesci des facultés et résidences universitaires.
Enfin, il y a Kouakou Bini dit « Tchang ».
Etudiant en 5e année de pharmacie, il fut, selon nos sources, le chef des coxers à la gare wôrô-wôrô de Yopougon-Lavage (près de l’Eglise St André), et ce, de 1997 à 1999. Il est très connu à la Rue Princesse pour ses virées nocturnes belliqueuses. Il aurait reçu des balles de policiers de la PJ dans les deux jambes en 97. C’est lui qui est chargé de veiller sur les intérêts de la Fesci au niveau des Fac de médecine et de pharmacie. Un arsenal de guerre impressionnant La plupart des secrétaires de section de la Fesci ont leur arsenal de guerre. Mais, certaines cités sont reconnues comme étant dangereuses à cause de leur densité en armes. Parmi ces cités, il y a la Cité Rouge de Cocody, tenue de main de maître par « Maréchal KB », « Escobar », « Tchang »… et autres.
A défaut d’avoir pu quantifier l’armement stocké dans cette cité, on peut affirmer, avec certitude, le bar climatisé érigé sur cette cité par « KB ». Ce bar, selon les étudiants, est une véritable poudrière du BEN de la Fesci. C’est là que se tiennent les réunions secrètes, les rencontres avec certaines autorités politiques et militaires.
C’est là aussi que la Fesci torture ses victimes. La Cité de Port-Bouët II est réputée abriter les Fescistes les plus barbares. C’est d’ailleurs, dit-on, la résidence universitaire, fer de lance des mouvements de résistance patriotique sur le 43e BIMA.
La Fesci, dans cette cité, dispose de 81 machettes, 5 haches et des tubes de gaz lacrymogène.

Au Campus II, la Fesci dispose de deux « poudrières ».
Il s’agit des bâtiments H1 et E4. Dans ces deux bâtiments, on compte 137 machettes, 30 petites haches, des cocktails molotovs, des tubes de gaz lacrymogène et cinq pistolets automatiques.
A Mermoz, le 4e étage d’un des toits de la cité est interdit à toute autre personne que les membres de la Fesci.
C’est sur ce toit que l’armement est stocké.
110 machettes, 15 haches…, d’autres armes du même type sont dissimulées au Bat E3, plus précisément dans une des salles contiguës aux toilettes.
Frank KONATE
 


LES ANCIENS FESCISTES VOULAIENT PRENDRE LE POUVOIR

Soro Guillaume, Blé Goudé, Sidiki Konaté, réfugiés en Europe

Les anciens fescistes voulaient prendre le pouvoir Les leaders estudiantins d'hier sont devenus, à la surprise générale, les étoiles de la terrible crise que traverse la Côte d'Ivoire. Qu'est-ce qui explique ce désamour subit ?

De Cologne, en Allemagne, où vit une forte colonie d'anciens fescistes, notre collaborateur Russel Lohoré est revenu avec des confidences qui situent sur la profonde déchirure. Et qui n'ont pas fini de faire des dégâts.

Cologne, capitale de la Rhénanie, l'Etat le plus peuplé de l'Allemagne, n'est pas seulement l'antre européen de la “ gaypride ”. C'est là que dans la première moitié des années 90 ont trouvé refuge la plupart des pontes de la Fesci, ce mouvement estudiantin qui, depuis plus d'une décennie, n'a eu de cesse de donner du souci aux gouvernants ivoiriens.

Nous sommes en 1994. Traqués qu'ils se disent par le régime Bédié, des penseurs de la Fesci décident de prendre la route de l'exil. Parmi eux, Charles Groguhet, Sidiki Konaté, Lago Gréco, Séry Appolinaire, etc. “ Nous envisagions de nous rendre à Londres, révèle un ancien membre du mouvement qui préfère garder l'anonymat. Mais à cause du visa instauré par les autorités britanniques, nous nous sommes rabattus sur l'Allemagne où l'accès à l'époque était moins contraignant.

Nous avions à cœur de continuer les études. Certains l'ont fait. Mais à cause des difficultés diverses (langue, argent), d'autres ont choisi d'exercer de petits boulots. Moi-même qui faisais des études de lettres au pays, je me suis retrouvé dans les nouvelles technologies ”. Toute autre trajectoire pour l'actuel porte-parole du MPCI Sidiki Konaté alias Srike (prononcez Srouaïki), ancien chargé de l'Information à la section Fesci de la Cité U de Yopougon, un garçon que ses pairs disent brillant orateur, très simple, intelligent et très rigoureux.

C'est dès son arrivée qu'il a connu une Allemande prénommée Barbara qui lui donnera un enfant du nom de Mohamed. Vivant dans l'ex-Allemagne de l'Est et travaillant à l'aéroport de Franckfort, Srike s'est inscrit dans des écoles de cours à distance, notamment à Paris (cours de philosophie) et en Belgique (attaché de presse).

CE QUE L'EX-FESCI PREPARAIT

En 1996, Koukougnon “ Kouky le rouge ”, ancien Secrétaire général emblématique de la Fesci, section Lettres, décède à Londres. C'est donc une véritable déferlante qui gronde sur la Tamise pour l'organisation de ses obsèques. Les camarades venus de toute l'Europe dont Cologne rejoignent des visages-phares dans la capitale anglaise : Martial Ahipeaud, Bah Soumalé, Tohou Henri, Mandé Gueu, Mampo Gérard, etc. Au cours de l'ultime hommage à Kouky, Dan Téhé Appolos (Secrétaire général de la section Fesci Cité Mermoz en 1992) lance l'idée de la création d'un parti politique.

Ainsi naît le MLTCI (Mouvement pour la libération totale de la Côte d'Ivoire) dont l'objectif prioritaire est de balayer Henri Konan Bédié et le PDCI-RDA. “ Pour nous, Bédié était un dictateur et un pion de l'impérialisme français en Côte d'Ivoire. Nous ne pouvions plus supporter sa gestion économique chaotique du pays ”, confie un meneur de la fronde contre N'Zuéba. “ Nous voulions aussi nous affirmer au plan politique. Nous étions proches de l'opposition, plus particulièrement de Gbagbo. Mais, à un moment donné, nous étions même opposés au leader du FPI qu'on soupçonnait de collaborer avec Bédié ”, ajoute, après une longue gorgée de bière qui manque de l'étrangler, un stratège de l'époque.

LE COUP DE FIL À GUILLAUME SORO

Au nez et à la barbe de Martial Ahipeaud, premier Secrétaire général de la FESCI, Dan Téhé Appolos est élu président du MLTCI. Martial, qui était moins radical sur les visées, souhaitait voir se créer un vaste mouvement démocratique regroupant toute la diaspora ivoirienne en vue de mener une lutte pacifique contre le PDCI. Mais ses amis le suspectaient de vouloir jouer les premiers rôles. Le MLTCI a des représentants en France, au Danemark, en Hollande, en Belgique. En Allemagne, Sidiki “Srike” Konaté est … aux manettes. En 1998, le MLTCI section Allemagne invite Soro Guillaume, alors Secrétaire général de la FESCI, pour lui présenter le parti. “ Quand on a discuté avec Guillaume, assure un témoin, il ne s'est pas montré emballé. Il nous a dit qu'il voyait le combat autrement et qu'il penchait pour une solution plus rapide… ”.

De Cologne, Guillaume Soro se rend en Suisse pour, laisse-t-il entendre, des rencontres avec des autorités. Là-bas, il est hébergé par une Suissesse, une amie de Charles Blé Goudé, qui avait contribué au financement de la campagne de ce dernier lorsqu'il briguait le secrétariat général de la FESCI. “ On tenait à ce qu'il se rallie à notre mouvement. Nous l'avons encore rappelé, clame un camarade. Mais Soro disait qu'il allait réfléchir. Puisque nous étions en groupe, on avait mis le haut-parleur. Il a été le premier à raccrocher à la fin de notre conversation. Malheureusement, il ne l'a pas bien fait ; donc, nous entendions ce qu'il disait après. Il parlait avec une autre personne à qui il disait que nous, nous avions une vision troïskiste de la politique ivoirienne et que sa démarche pour changer les choses se voulait plus rapide ”.

Le MLTCI aidait financièrement la FESCI. Quand Guillaume Soro est parti de la fédération estudiantine, ses potes de Cologne ne l'entendaient plus. Il n'avait de contact qu'avec Sidiki Konaté. N'empêche ! Le MLTCI n'avait pas renoncé à son idée de voir chuter Henri Konan Bédié. Un émissaire qui disait avoir des entrées sûres est envoyé en mission en Libye et au Burkina Faso. Objectif ? Convaincre les dirigeants de ces deux pays et obtenir les moyens appropriés pour atteindre la cible.

L'émissaire a-t-il eu gain de cause ? A-t-il simplement vendu du vent aux militants du parti ? Les grosses têtes du MLTCI se posaient encore ces questions lorsque Robert Guéi et ses “jeunes gens” ont déposé Henri Konan Bédié. Laissant le MLTCI à son grand rêve.

LE REVIREMENT DE SIDIKI KONATÉ

Comme tout parti politique, le Mouvement pour la libération totale de la Côte d'Ivoire (MLTCI) a besoin d'être légalement reconnu sur l'échiquier politique ivoirien. Un an après l'arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbo, le MLTCI envoie Sidiki Konaté en Côte d'Ivoire pour effectuer toutes les démarches officielles. Il devait aussi profiter de ce déplacement pour renouveler son passeport ivoirien. “ Quand on lui a demandé de montrer ses papiers d'identité, il n'avait rien pour prouver que ses parents sont ivoiriens, se désole un compagnon de route. Il a été victime de la dure loi de l'identification. C'est au même moment que nous avons su que Srike est né en Guinée, de parents d'origine guinéenne, mais qu'il a passé toute son enfance en Côte d'Ivoire ”

A son retour en Allemagne après cette mésaventure, Sidiki Konaté n'était plus très actif au sein du parti. Entre-temps, il entretenait, suite à son divorce d'avec Barbara en 1999, une liaison avec une autre Allemande. Il fréquentait rarement les autres militants et avait pris ses distances vis-à-vis du parti. Quand, le 19 septembre 2002, la rébellion lance son attaque sur Abidjan et Bouaké, il est de la mémorable marche de soutien aux institutions républicaines, organisée par des Ivoiriens à Bonn. Au cours de ce rassemblement, Sidik Konaté prend la parole pour d'abord condamner la tentative de putsch, puis ensuite demander aux rebelles de proposer une alternative crédible à la Côte d'Ivoire.

Le lendemain, il embarque pour Paris où il passe quelques nuits chez Drigoné Bi dit Faya (actuel porte-parole du MPCI à Paris).

Comment a-t-il rejoint la rébellion ? “ Srike a été frustré, répondent ses amis. Il en veut aux initiateurs de la politique d'identification. Mais nous pensons que Soro Guillaume a dû directement lui demander de le rejoindre ”.

A Cologne, des militants du MLTCI lancent à qui veut les entendre que c'est le statut du MLTCI que Sidiki Konaté a envoyé au MPCI. Ils entendaient même porter plainte contre leur collègue. La réplique de Srike est tranchante : “ Ce statut est le fruit de mon savoir. C'est moi qui l'ai rédigé quand je militais au MLTCI… ”.

RUSSEL LOHORÉ (Cologne-Allemagne
 


La liberté d'expression et d'association menacée

13 JUILLET 1994
AI INDEX: AFR 31/01/94F
DISTR: SC/CO/GR

RÉSUMÉ

Depuis l'arrivée à la présidence de la République de Henri Konan Bédié, en décembre 1993, les droits à la liberté d'expression et d'association sont de plus en plus violés. Un étudiant et plusieurs journalistes ont été arrêtés et condamnés à de lourdes peines dans ce qui semble être une tentative de réduire au silence toute forme d'opposition, à un an des élections présidentielles et législatives de 1995. Amnesty International craint que ces arrestations et condamnations systématiques n'annoncent un durcissement des autorités ivoiriennes qui pourrait menacer les progrès - que le pays a connus avec l'avènement du multipartisme en 1990 - en matière de respect de la liberté d'expression et d'association.

Amnesty International s'inquiète particulièrement de la multiplication des procès intentés aux journalistes qui ont critiqué le mode de passation des pouvoirs après la mort du président Houphouët-Boigny, en décembre 1993, ou la politique menée par le nouveau chef de l'Etat. Le décès de Félix Houphouët-Boigny, qui dirigeait la Côte d'Ivoire depuis son indépendance en 1960, a donné lieu à une lutte de succession au sein du parti au pouvoir, le Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI), entre le premier ministre, Alassane Ouattara, et le président de l'Assemblée nationale, Henri Konan Bédié, qui est devenu le nouveau chef de l'Etat en application de l'article 11 de la Constitution ivoirienne.

Les autorités ivoiriennes se sont aussi attaquées, depuis le début de l'année 1994, à la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire (FESCI). En mars et en mai 1994, plus de 200 étudiants, dont des membres de la FESCI, ont été arrêtés à la suite de violents heurts qui les ont opposés aux forces de sécurité. La plupart d'entre eux ont été relâchés après quelques jours ou quelques semaines de détention au secret, mais à Bouaké, Eugène Gonthy, membre de la direction locale de la FESCI, a été condamné à un an de prison et a vu sa peine doublée lors du jugement en appel. Amnesty International estime qu'Eugène Gonthy est un prisonnier d'opinion, détenu en raison de ses responsabilités au sein de la FESCI sans preuves de sa participation à des actes de violence. Cinq autres étudiants sont détenus sans jugement, à Bouaké, depuis mars dernier.

Amnesty International demande aux autorités ivoiriennes de respecter les droits à la liberté d'expression et d'association tels que garantis aux articles 19 et 22 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, auquel la Côte d'Ivoire a adhéré en 1992, et demande que tous les prisonniers d'opinion détenus uniquement pour avoir exprimé des opinions non violentes soient immédiatement libérés. Amnesty International demande également que les autorités ivoiriennes mettent fin à la détention prolongée au secret afin de protéger tous les détenus contre le risque de mauvais traitements et qu'elles libèrent tous les prisonniers d'opinion et tous ceux à qui l'on ne peut reprocher individuellement des infractions pénales spécifiques.

Depuis l'arrivée à la présidence de la République de Henri Konan Bédié, en décembre 1993, les droits à la liberté d'expression et d'association sont de plus en plus violés. Un étudiant et plusieurs journalistes ont été arrêtés et condamnés à de lourdes peines dans ce qui semble être une tentative de réduire au silence toute forme d'opposition, à un an des élections présidentielles et législatives de 1995. Amnesty International craint que ces arrestations et condamnations systématiques n'annoncent un durcissement des autorités ivoiriennes qui pourrait menacer les progrès - que le pays a connus avec l'avènement du multipartisme en 1990 - en matière de respect de la liberté d'expression et d'association.

Amnesty International s'inquiète particulièrement de la multiplication des procès intentés aux journalistes qui ont critiqué le mode de passation des pouvoirs après la mort du président Houphouët-Boigny, en décembre 1993, ou la politique menée par le nouveau chef de l'Etat. Le décès de Félix Houphouët-Boigny, qui dirigeait la Côte d'Ivoire depuis son indépendance en 1960, a donné lieu à une lutte de succession au sein du parti au pouvoir, le Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI), entre le premier ministre, Alassane Ouattara, et le président de l'Assemblée nationale, Henri Konan Bédié, qui est devenu le nouveau chef de l'Etat en application de l'article 11 de la Constitution ivoirienne.

Amnesty International craint que l'appareil judiciaire ne soit utilisé pour bâillonner la presse d'opposition et estime que deux des journalistes actuellement détenus sont des prisonniers d'opinion, condamnés pour avoir usé de leur droit à la liberté d'expression sans avoir préconisé la violence et que trois autres, condamnés mais non écroués, seraient des prisonniers d'opinion s'ils étaient contraints de purger leur peine.

Les autorités ivoiriennes se sont aussi attaquées, depuis le début de l'année 1994, à la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire (FESCI). En mars et en mai 1994, plus de 200 étudiants, dont des membres de la FESCI, ont été arrêtés à la suite de violents heurts qui les ont opposés aux forces de sécurité. La plupart d'entre eux ont été relâchés après quelques jours ou quelques semaines de détention au secret, mais à Bouaké, Eugène Gonthy, membre de la direction locale de la FESCI, a été condamné à un an de prison et a vu sa peine doublée lors du jugement en appel. Amnesty International estime qu'Eugène Gonthy est un prisonnier d'opinion, détenu en raison de ses responsabilités au sein de la FESCI sans preuves de sa participation à des actes de violence. Cinq autres étudiants sont détenus sans jugement, à Bouaké, depuis mars dernier.

De lourdes peines pour des journalistes

Depuis le mois de février dernier, plusieurs journalistes ont été condamnés à de lourdes peines allant de un à trois ans de prison. Certains ont été jugés pour diffamation mais Amnesty International estime que six autres journalistes ont été condamnés pour avoir exercé, sans avoir usé de violence ni préconisé son usage, leurs droits à la liberté d'opinion et d'expression tels que garantis à l'article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, auquel la Côte d'Ivoire a adhéré en 1992. Amnesty International reconnaît aux hommes politiques élus, y compris le Président, le droit de rechercher une réparation judiciaire face à toute déclaration écrite ou orale qu'ils jugent diffamatoire, mais l'organisation est préoccupée par le fait que la condamnation de ces six journalistes restreint le droit à la liberté d'expression et que l'appareil judiciaire a été utilisé afin de poursuivre des personnes en raison de leur opposition politique au gouvernement.

Le premier procès a vu la condamnation, le 24 février, à un an de prison ferme de Hamed Bakayoko, directeur de publication de l'hebdomadaire Le Patriote, accusé d'offense au chef de l'Etat à la suite d'un article anonyme intitulé : "Lettre de Kong aux soeurs et frères ivoiriens" paru dans son journal le 25 janvier 1994. Le tribunal a également ordonné la suspension du journal pendant trois mois.

Hamed Bakayoko, dont le journal a toujours été proche du PDCI, semble avoir été surtout poursuivi parce que l'article incriminé faisait l'éloge de l'ancien premier ministre ivoirien, Alassane Ouattara, et affirmait que le véritable successeur du président défunt ne serait désigné que lors des élections présidentielles de 1995, ce qui a été interprété comme une contestation de la légalité du Président actuel ; le procureur a estimé que l'article était de nature à causer des troubles en insinuant que le Président était illégitime.

Bien que le nom du président Konan Bédié ne soit jamais prononcé dans cet article, le tribunal a également estimé qu'il y avait offense au chef de l'Etat parce que l'auteur de l'article posait la question suivante : "Si les Ivoiriens n'ont pas eu peur de manifester devant le géant Houphouët-Boigny, auront-ils peur d'un nain, d'un nabot" ?

Condamné en février 1994, Hamed Bakayoko a été mis en liberté provisoire le 3 juillet 1994 après avoir apparemment présenté des excuses au président Henri Konan Bédié. Amnesty International considère qu'Hamed Bakayoko était un prisonnier d'opinion détenu uniquement pour avoir autorisé la parution dans son journal d'un article à la fois critique envers le nouveau régime et faisant l'éloge d'un homme politique concurrent au sein du même parti au pouvoir.

Un mois plus tard, c'était au tour du directeur de publication du journal La Voie, Aboudramane Sangaré et de quatre de ses journalistes, Jacques Préjean, César Etou, Freedom Neruda et Souleymane T. Senn d'être condamnés à un an de prison, le 24 mars, pour "offense au chef de l'Etat", à la suite d'un article annonçant que le président Konan Bédié aurait demandé dix milliards de francs CFA au Gouvernement français afin de financer les obsèques du président Houphouët-Boigny. Le journal La Voie, qui est proche du principal parti d'opposition, le Front populaire ivoirien (FPI), avait en fait repris et commenté une information divulguée en janvier 1994 par l'hebdomadaire Jeune Afrique, dont le siège est en France.

Lors du procès, la présidente du tribunal a souligné que, contrairement à Jeune Afrique qui a diffusé la nouvelle en termes vagues sans mentionner le chef de l'Etat ivoirien, l'article de La Voie attaquait directement le président Konan Bédié en parlant notamment de "mendicité honteuse". Les cinq journalistes ont été condamnés à un an de prison ferme, mais la cour n'a pas délivré de mandat de dépôt à leur encontre et ils n'ont donc pas été incarcérés. Amnesty International estime que ces cinq journalistes seraient des prisonniers d'opinion s'ils étaient amenés à purger leur peine d'emprisonnement. Cette condamnation sans emprisonnement, confirmée en appel le 31 mai, peut être interprétée comme une volonté d'intimider la rédaction et de faire peser une menace constante sur le principal journal de l'opposition.

Le 13 avril, deux des cinq personnes condamnées en mars, Aboudramane Sangaré et Souleymane T. Senn, ont été arrêtées et inculpées d'"incitation à la violence, à la désobéissance civile et [de] trouble de l'ordre public", à la suite de la parution, le 5 avril, dans La Voie, d'un article intitulé "L'équilibre de la terreur", où Souleymane T. Senn lançait un appel à l'opposition ivoirienne afin qu'elle adopte une tactique plus agressive à l'approche des élections de 1995. L'opposition, écrit le journaliste, doit créer "l'équilibre de la terreur", elle doit "rendre le pays ingouvernable afin que le parti au pouvoir sache qu'il a en face de lui une force qui, si elle n'est pas supérieure, lui est au moins égale". Pour cela, ajoute le journaliste, "les moyens existent. Ils sont légaux et ont pour nom, entre autres, la grève générale, la désobéissance civile, les marches, etc."

Arrêtés le 13 avril en invoquant la procédure de flagrant délit, qui permet à la police d'arrêter sans mandat les personnes qui sont prises sur le fait, Aboudramane Sangaré et Souleymane T. Senn ont été condamnés à trois ans de prison, le 21 avril. Leur peine a été confirmée en appel, le 24 mai, mais les avocats ont présenté un pourvoi en cassation devant la Cour suprême en contestant le recours à la procédure de flagrant délit car les deux hommes ont été arrêtés huit jours après la parution de l'article. Pendant le procès, la défense a contesté l'accusation d'incitation à la violence puisque l'article parle de moyens d'action légaux. Le procureur a quant à lui affirmé que les termes de l'article étaient de nature à compromettre la sécurité publique.

Amnesty International estime que l'article incriminé, dont le ton est particulièrement vif, mais qui ne préconise pas l'usage de la violence, a servi de prétexte aux autorités ivoiriennes pour emprisonner Aboudramane Sangaré, directeur de publication du principal journal d'opposition, qui est par ailleurs secrétaire général adjoint du FPI. Amnesty International estime que les deux hommes sont des prisonniers d'opinion.

Arrestations systématiques d'étudiants

Depuis plus d'une année, les étudiants des trois universités ivoiriennes lancent des mouvements de protestation et des grèves sporadiques afin de revendiquer une amélioration de leurs conditions de vie et d'études, notamment le paiement de bourses et la mise en place de transports en commun.

En avril 1993, une quarantaine d'étudiants ont été arrêtés à la suite d'une réunion publique de la FESCI qui avait commencé dans le calme mais, après l'intervention des forces de sécurité, avait dégénéré en actes de violence causant des dégradations à des véhicules et à d'autres biens. Ils ont été remis en liberté provisoire au bout d'un mois. Bien que les auteurs des actes de violence n'aient pas été formellement identifiés, 44 étudiants ont été jugés par défaut en septembre 1993 et condamnés à des peines d'emprisonnement qui couvraient exactement le temps qu'ils avaient passé en prison. Ils ont été inculpés de coups et blessures et destruction de biens, en vertu d'une nouvelle loi adoptée en 1992 prévoyant que quiconque lance des appels en faveur d'un rassemblement qui dégénère en manifestation violente peut faire l'objet de poursuites, que la personne soit ou non directement responsable d'avoir incité à la violence ou d'y avoir recouru. Amnesty International avait alors exprimé ses préoccupations au sujet de cette loi qui, en considérant que des militants politiques sont responsables d'actions qu'ils n'ont pas commises, bafoue les droits à la liberté d'association et de manifestation pacifiques.

Le 11 mars 1994, à la suite de l'intervention des forces de sécurité sur le campus universitaire de Bouaké (à 270 km au nord d'Abidjan), des affrontements ont eu lieu avec les étudiants qui ont saccagé les locaux de l'administration et brisé des vitres. Plusieurs étudiants ont été arrêtés et malmenés. Selon la Ligue ivoirienne des droits de l'homme (LIDHO), organisation non gouvernementale, certains étudiants "ont été violemment battus, torturés et humiliés par les forces de l'ordre", et certains auraient ensuite été abandonnés à quelque 5 km de Bouaké.

La plupart des étudiants ont été libérés peu de temps après et seuls six étudiants membres de la FESCI sont restés en prison, dont Eugène Gonthy, membre de la direction locale de la FESCI à Bouaké. Celui-ci a été condamné, le 29 mars, pour "trouble de l'ordre public, incendie volontaire de biens de l'Etat et incitation à la violence", à une peine d'un an de prison, qui a été doublée lors du jugement en appel. Malgré ces graves accusations de violence, Amnesty International estime que cet étudiant est un prisonnier d'opinion, condamné pour ses activités au sein de la FESCI, en l'absence, lors de ses deux procès, de tout témoin et de toute preuve de sa participation à des actes de violence. Cinq autres membres de la FESCI, arrêtés en mars, dont une étudiante, Eugénie Koné, sont toujours détenus à Bouaké sans avoir été traduits en justice.

La condamnation d'Eugène Gonthy a soulevé une vague de protestations à l'Université de Cocody, à Abidjan, où les étudiants ont lancé des grèves sporadiques pour demander sa libération.

Début mai, les forces de l'ordre sont intervenues à plusieurs reprises sur le campus et auraient apparemment mis le feu à la chambre d'un étudiant. Des incidents violents ont eu lieu au cours desquels un taxi a été brûlé par les étudiants. Ces troubles ont conduit à l'arrestation, les 10 et 11 mai, de plus de 200 étudiants dont la quasi-totalité ont été libérés peu de temps après parce que, semble-t-il, ils n'appartenaient pas à la direction de la FESCI, qui était tout particulièrement accusée par le gouvernement d'être responsable de ces troubles.
Le 15 mai, alors que la direction de la FESCI tenait une réunion dans une salle de l'Université de Cocody, les forces de l'ordre sont brutalement intervenues pour disperser les étudiants. Au moins 30 d'entre eux ont été arrêtés, dont Jean Blé Guirao, secrétaire général adjoint de la FESCI. Plusieurs étudiants ont été passés à tabac au moment de leur arrestation et au moins l'un d'eux aurait perdu connaissance et été emmené à l'hôpital.

Le 26 mai, le général Gaston Ouessénan Koné, ministre de la sécurité, a reconnu que les étudiants étaient détenus au secret dans les locaux de la police, à Abidjan, et a affirmé que les visites ne pouvaient être autorisées pour des raisons de sécurité. Amnesty International est préoccupée par le fait que, durant cette détention prolongée au secret, hors de tout contrôle judiciaire (ce qui est contraire à l'article 9 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques), ces détenus ont pu être soumis à des mauvais traitements.

Tous les étudiants détenus à Abidjan ont été libérés sans inculpation le 31 mai, après avoir présenté des excuses, qui ont été diffusées par les chaînes de télévision, et promis de reprendre leurs cours à l'université. Quelques jours plus tard cependant, Jean Blé Guirao déclarait au journal La Voie et à l'agence France-Presse (AFP) qu'il avait été contraint de faire cette déclaration et qu'il avait en réalité été "bâtonné pendant plusieurs heures" à la Direction de la surveillance du territoire (DST) par des policiers qui lui auraient fait subir "le supplice de l'électricité". D'autres étudiants ont déclaré à La Voie qu'ils avaient été maltraités. A la suite de ces déclarations, La Voie et un autre journal d'opposition, Le Pays, ont fait l'objet de perquisitions, le 3 juin au soir, par des policiers sans mandat qui ont dit être à la recherche de Jean Blé Guirao.

Plusieurs éléments indiquent que les autorités ivoiriennes ont pris prétexte des revendications étudiantes pour démanteler la FESCI. Tant à Abidjan qu'à Bouaké, il semble bien que les arrestations d'étudiants aient visé en priorité ceux qui appartenaient à cette organisation. De plus, lors d'un discours télévisé, le 10 mai 1994, Saliou Touré, ministre de l'enseignement supérieur, a accusé les militants de la FESCI d'être "le bras séculier de certains partis politiques" et d'être devenus "de véritables loups pour [leurs] concitoyens." Il a rappelé que la FESCI avait été officiellement dissoute en 1991 et que depuis elle était politiquement "tolérée" mais demeurait interdite d'un point de vue juridique. Créée en 1990, lors de l'instauration du multipartisme, la FESCI avait effectivement été dissoute par un décret datant du 21 juin 1991, à la suite de la mort d'un étudiant. Cependant plusieurs juristes ivoiriens, dont ceux de la LIDHO, ont publiquement mis en doute la légalité de ce décret car, n'ayant jamais été signé, il serait nul. De plus, la FESCI est, depuis deux ans, partie prenante de toutes les discussions sur l'école ivoirienne menées publiquement par les autorités, ce qui démontre au moins une certaine reconnaissance officielle de sa représentativité et de son existence.

Amnesty International craint que la détérioration de la situation des droits de l'homme depuis l'arrivée au pouvoir de Henri Konan Bédié n'annonce une volonté des autorités ivoiriennes d'intimider toute forme d'opposition ou de critique, à une année des élections de 1995. En 1992 et 1993, de nombreux étudiants et responsables politiques avaient déjà été arrêtés durant plusieurs mois, ce qui a conduit Amnesty International à adopter, en juillet 1992, 77 prisonniers d'opinion, déclarés coupables de responsabilité partagée dans les dommages causés au cours d'une manifestation violente avant d'être libérés par une loi d'amnistie. Après cette amnistie, les droits à la liberté d'expression et d'association avaient été dans l'ensemble respectés. Les récentes condamnations de journalistes à de lourdes peines, la remise en cause de l'existence légale de la FESCI et le harcèlement de ses membres peuvent faire craindre un retour en arrière dans le respect de ces libertés.

Amnesty International demande aux autorités ivoiriennes de respecter les droits à la liberté d'expression et d'association tels que garantis aux articles 19 et 22 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, auquel la Côte d'Ivoire a adhéré en 1992, et demande que tous les prisonniers d'opinion détenus uniquement pour avoir exprimé des opinions non violentes soient immédiatement libérés. Amnesty International demande également que les autorités ivoiriennes mettent fin à la détention prolongée au secret afin de protéger tous les détenus contre le risque de mauvais traitements et qu'elles libèrent tous les prisonniers d'opinion et tous ceux à qui l'on ne peut reprocher individuellement des infractions pénales spécifiques.


ACTION RECOMMANDEE

Adressez aux autorités ivoiriennes des appels rédigés en termes courtois, de préférence en français, pour :

1. Exprimer votre inquiétude au sujet des récents procès qui ont restreint les droits à la liberté d'expression et d'association, en condamnant un étudiant et plusieurs journalistes à des peines de prison uniquement pour avoir usé de leur droit d'expression ou d'association sans avoir préconisé la violence ; citer les exemples de Eugène Gonthy, Aboudramane Sangaré et Souleymane T. Senn ;

2. Demander la libération immédiate et inconditionnelle de ces prisonniers d'opinion ;

3. Exprimer votre inquiétude au sujet des risques de mauvais traitements qui peuvent avoir lieu lors des détentions prolongées au secret et demander qu'une enquête soit menée pour établir la vérité sur les allégations de mauvais traitements concernant certains étudiants afin que de telles pratiques ne se reproduisent plus ;

4. Demander aux autorités ivoiriennes de respecter les règles internationales en matière de droits de l'homme et notamment les droits à la liberté d'expression et d'association tels que garantis aux articles 19 et 22 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, auquel la Côte d'Ivoire a adhéré en 1992.

A qui adresser vos appels :

Son Excellence
Monsieur Henri Konan BÉDIÉ
Président de la République
La Présidence
Boulevard Clozel
ABIDJAN
Côte d'Ivoire

Son Excellence
Monsieur Daniel Kablan DUNCAN
Premier Ministre
La Primature
ABIDJAN
Côte d'Ivoire

Son Excellence
Monsieur Faustin KOUAMÉ
Ministre de la Justice
Ministère de la Justice
Boulevard Angoulvant
BP V 107
ABIDJAN
Côte d'Ivoire

Son Excellence
Monsieur le Général Gaston Ouessénan KONÉ
Ministre de la sécurité
Ministère de la sécurité
Boulevard Angoulvant
ABIDJAN
Côte d'Ivoire

Son Excellence
Monsieur Saliou TOURÉ
Ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique
Ministère de l'éducation nationale
BP V 120
ABIDJAN
Côte d'Ivoire
 

Index AI: AFR 31/003/1994        13 Juillet 1994

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